Joypad (French Magazine): L’exode d’Abe [1998]

Date: October 1998

Author: Benji

Source: Joypad, Issue 79, pp. 10-14

EDITEUR : GT INTERACTIVE

MACHINE : PLAYSTATION

DISPO. EUROPE : NOVEMBRE 98


Mieux que la Bible ?

Abe est l’abréviation d’Abraham Lure. Abraham… ce prénom ne vous rappelle rien ? Il est pourtant l’un des plus cités dans la Bible. C’est aussi celui d’un président des Etats-Unis. En quête de vérité vraie, nous avons demandé aux développeurs d’Oddworld Inhabitants si tout cela n’était que pure coïncidence…

Flashback. Il y a tout juste un an, Abe le petit Gris tout vert prenait d’assaut une Rupture Farm dirigée d’une main de fer par un Glukkon. L’action, située sur une lointaine planète, mettait en scène toutes sortes de bestioles aux moeurs étranges. Le message proféré par Lorne Lanning et Sherry McKenna d’Oddworld Inhabitants était clair : “Libérez les esclaves de l’oppresseur !” En comparaison, la révolution française faisait figure de gnognotte… En tant que Mudokon servile, Abe était pourtant satisfait de son job. Chaque jour qui passait le voyait traîner des pattes derrière un aspirateur – dont ma mère ne cesse de rêver depuis. Il a suffi d’un truc, d’un petit grain de sable pour que sa vie change. Et de la même façon, celle de ses congénères. D’où le titre, L’Odyssée d’Abe qui résume à lui seul la lutte d’un être pour le droit de vivre de son peuple. Traduisez : le jour où Abe s’est rendu compte qu’il allait passer à la casserole (voir encadré) au profit des Glukkons, il a pris conscience de son statut d’être pensant dont la destinée consiste à sauver les siens de l’extermination. Dans L’Exode d’Abe, second volet de ses aventures, il en va presque de même. Cette fois, ce héros malgré lui doit non seulement sauver des vies mais encore retrouver ses racines. La liberté, l’esclavagisme, la mémoire collective… Les thèmes abordés par l’équipe grandissante d’Oddworld sont effectivement plus nombreux – et plus présents – qu’on ne le suppose, quel que soit le jeu. Pourquoi un tel acharnement de leur part à faire passer un message ? Pourquoi avoir choisi le jeu vidéo comme support plutôt que la dessin animé voire le long métrage en images de synthèse ? Réponses et explications.

Libre, je veux être libre

Dans L’Odyssée d’Abe, les Glukkons n’ont qu’une envie : transformer les Mudokons en chair à saucisse afin de satisfaire les milliers de clients accros aux McDo. intergalactiques ! Quelle horreur monstrueuse ! A la place d’Abe, esclave ayant eu vent du plan machiavélique par le plus pur des hasards, comment auriez-vous agi ? A/ Seriez-vous allé noyer votre chagrin dans des litres de pif frelaté ? B/ Auriez-vous opté pour la ciguë, comme ça, sans réfléchir ? C/ Auriez-vous pris vos jambes à votre cou et tenté d’enrayer le désastre programmé ? Ceux qui ont coché la lettre C dans notre super test de l’après-rentrée ont tout bon – les autres sont des [censuré]. Bien que couard au plus profond de lui, Abe n’a pensé qu’à une chose : libérer les siens du joug des Glukkons. Entre les lignes, qu’est-ce que tout cela évoque ? Lorne : “Cette histoire cache le message suivant : nous sommes tous des esclaves d’un style de vie déterminé à l’avance. Nous sommes aussi esclaves de nos idées et de nos a priori inculqués dès notre plus jeune âge.” Ce qui arrive à Abe au cours de l’Odyssée et de l’Exode n’est finalement qu’une jolie métaphore de la vie de tous les jours. Si ce n’est que dans le deuxième épisode, il ne doit pas se contenter de libérer les siens, il est également chargé de renouer avec ses racines. Non, tout cela n’est pas compliqué…

La case de l’oncle Abe

“Nous devons nous souvenir de qui nous sommes.” Lorne ne mâche pas ses mots. Pas plus que Sherry qui enchaîne : “Regardez ce qui est arrivé aux Indiens. Les hommes blancs les ont pervertis, ils ont fait d’eux des êtres dociles auxquels il manque la richesse héritée de leurs ancêtres.” Le message là encore est limpide. Abe 2 ou La Liste de Schindler en version interactive ? Nous ne sommes pas loin. Dans les détails et à l’écran, cela se traduit par une quête d’un genre nouveau, de nouveaux personnages, les fantômes de Mudokons décédés mais aussi des Sligs volants… Graphiquement cependant, peu de différences entre l’Exode et l’Odyssée. Les décors, des grottes à l’usine en passant par les étendues désertiques sont légèrement plus soignés. Les fans auront encore moins de mal à s’immerger dans l’univers grâce aux transitions en images de synthèse, mieux réussies que précédemment. L’IA a en revanche beaucoup évolué. Pour faire comprendre à ses nombreux potes à quel point il est vital d’aller à la rescousse de leur “mémoire collective” (voir encadré), Abe devait s’exprimer sans ambiguïté. Du coup, Oddworld a imaginé un langage plus élaboré, avec plus de mots. Si bien qu’aujourd’hui, Abe éprouve des sentiments, est triste ou partage son bonheur avec d’autres. “Apprendre la compassion aux joueurs, tel est notre but avoué.” Mission accomplie ?

Pourquoi Abraham ?

Le prénom du héros fait immanquablement référence à la Bible. Pour Sherry, il renvoie aussi à une partie de l’histoire des Etats-Unis. “Dans nos lois, nous disons que la majorité a raison mais que cela ne doit pas empêcher de respecter les minorités. Si une personne sur cent dit “non” alors que le reste dit “oui”, il faut malgré tout prendre son avis en considération. Abraham Lincoln est à l’origine de ce précepte dont nous sommes fiers.” On en revient aux minorités délaissées et martyrisées… “Via Abe, nous posons cette question fondamentale, poursuit Sherry. Si un être vivant vit heureux bien qu’opprimé, faut-il pour notre part que nous le jugions mal, stupide ou inapte à vivre ? Doit-on le rendre responsable de ce qu’il ne voit pas ? La réponse est “non”. Dans L’Exode et L’Odyssée, nous tentons seulement de faire prendre conscience à l’individu, une minorité à lui seul, qu’il est libre de ses choix. De fait, il maîtrise une force fabuleuse.” Vous l’aurez compris, les messages se succèdent à une allure folle dans les jeux développés chez nos amis de San Luis Obispo en Californie. Pour notre part, nous apprécions l’effort effectué. Il n’est cependant pas question de se prendre la tête, simplement de se laisser gentiment mais doucement endoctriner… Humour drôle.


Bientôt le film…

En intro, nous souhaitions savoir pourquoi Oddworld n’a pas opté pour un long métrage pour faire passer autant de messages d’un coup. Il est vrai que Lorne et Sherry ont beaucoup de choses à transmettre… En fait, après avoir bataillé pour obtenir l’info, nous avons appris que dans trois ou quatre ans un film en images de synthèse verra le jour. Lorne a affirmé que c’était son souhait depuis le départ. Il préfère, dans l’immédiat, exploiter ce formidable support qu’est le jeu vidéo. Sans compter qu’un film demande plus de moyens financiers.


La mémoire collective

Ceux qui ont raté les précédents épisodes sont a priori complètement largués. Petit retour en arrière. Abe est un extraterrestre dont la première mission fut de détruire une usine de production de bidoche de masse. Tenue par les Glukkons, cette Rupture Farm devait accueillir dans un future proche une quantité non négligeable de Mudokons – la race d’Abe – destinée à être transformée en hamburgers intergalactiques. Fort heureusement, David a battu Goliath… Mais l’histoire était loin d’être parvenue à terme. Dans L’Exode d’Abe dont les premières images sont celles de fin du premier volet, on apprend que les Glukkons sont encore plus odieux qu’on pouvait le supposer. Quelque part sur la planète, ils ont ouvert une usine baptisée Soulstorm Brew. Les manoeuvres – tous des esclaves, pour la plupart des Mudokons – y conçoivent une boisson à partir d’ingrédients à faire vomir l’ensemble des membres de la famille Addams. La recette est la suivante : des larmes et des os de Mudokons mélangés et broyés dans un mixeur ultra speed. A lire, ça ne donne pas du tout envie. Pourtant, les habitants de la planète et ceux des astres environnant en raffolent. Jusqu’aux Mudokons eux-mêmes qui trouvent le breuvage franchement goûtu ! Ils ne savent pas ce qu’ils ingurgitent est un élément fondamental de leur histoire, de leur passé (merci encore pour la métaphore).


La croisade des gens heureux

Abe, croisé nouveau-né, a donc pour mission de rétablir la vérité. Pour ce faire, les armes dont il dispose sont multiples. Désormais, Abe a le pouvoir de “posséder” quiconque croise sa route, qui des Sligs, des Glukkons, des Scrabs ou des Paramites. L’envoûtement s’opère sous forme de chanson sans parole, mélopée aux effets plus hypnotiques qu’une heure passée devant Questions pour un Champion… Voilà ! Pour le reste, référez-vous aux images présentes sur ces quelques pages, scrutez les graphismes fouillés et imaginez ce qu’un Mudokon est capable d’infliger à l’un de ses pairs par manque de flair et d’intelligence. Vous pensez que tout cela est aussi énigmatique que mystérieux ? Pas autant que le jeu une fois mis en marche, croyez-nous.